Les tourbières du Connemara

3 jours, 1080 km depuis Rosslare.

Ravigotée par la nuit dans un lit fondant et un irish breakfast garni à souhait, un soleil éblouissant couronne mon lot de joie. L’océan, comme la route détrempée, scintille sous un ciel bleu lagon.

La pluie des derniers jours file sur la chaussée dans un clapotement serein. Son chemin vers de plus vastes étendues semble tout tracé et sans obstacles, sûr.

Édifié sur un massif calcaire, le parc naturel du Burren est partagé entre flore foisonnante et désert laiteux. Les rochers polis, marqués par l’écoulement de l’eau et l’alternance du gel et du dégel, se présentent sous des découpes parfaites (le lapiaz, dit-on), semblables à un tas d’ossements organisé.

Galway se profile. Un amas de carioles à moteur suit le long ruban noir qui mène à la cité. À travers la ville, le fleuve Corrib défile à vive allure jusqu’à heurter l’Atlantique qui lui oppose son puissant courant. Des bâtiments aux pierres brunes surmontent les ruelles sinueuses au cœur desquelles violons et accordéons rythment les pas des badauds réchauffés. Laissant ma monture au repos, je déambule dans les rues, sans but. Sous mes yeux, des galeries d’art, un marché d’artisans et de producteurs, des pubs, des boutiques. Une boulangerie aussi, la première depuis mon arrivée sur l’île ; hélas, elle est fermée. Le pain croustillant manque à mes papilles. Le soda bread et le pain de mie complet étant de bien maigres substituts de cette divine pitance. Désappointée, je tourne les talons.

Plus loin, du haut d’une échelle qu’il maintient en équilibre à la verticale, un artiste de rue rattrape des bâtons enflammés que lui retourne un passant. Puis, sous un porche, entre les terrasses saturées des restaurants, un type blotti dans des couvertures est allongé sur un semblant de matelas. À quelques pas de lui, une musicienne pince les cordes de sa harpe qui délivre sa délicate complainte. Des vies, des choix, la chance.

Après une nuit à l’auberge de jeunesse, je quitte Galway, m’éloignant de la côte pour gagner Oughterard, au nord-ouest, puis redescendre vers la côte dans une diagonale sud-ouest.

Les premiers moutons apparaissent dans les vallées rocailleuses, toutefois revêtues d’un manteau verdoyant. Ces tas de laine mâchouillant inlassablement l’herbe comme des chewing-gum me scrutent d’un œil indifférent. Certains, surpris par ma venue, déguerpissent par monts et par vaux. Seule la route délimite les espaces : pas de clôture, pas de mur. Le regard poursuit sa trajectoire sans heurt. L’esprit divague, bercé par les rivières endurantes.

Le chemin est scabreux et n’en finit pas de s’élever quand un cycliste suintant m’annonce la descente à venir. La forêt – culture d’arbres en termes exacts – s’étale de part et d’autre de la chaussée. Je me laisse aller à la joie de la pente, les reins lapés par le vent frais. Au loin, de nouveau la côte. Je m’en approche et m’en éloigne au bout de quelques kilomètres.

De vastes espaces se dévoilent, offrant à mes mirettes un paysage de tourbières et de lacs dépourvus d’hominidés. Pour autant, leur présence se manifeste çà et là par leur action : les tourbières sont exploitées, la tourbe étant extraite, séchée puis utilisée pour chauffer les maisonnées.

Tandis que la pluie n’est plus, les marécages subsistent : bivouaquer s’annonce encore coton. Dormir dans une auberge demeure de mise. La nuit réservée, je poursuis en direction de Clifden, seule sur le chemin. Et en même temps, suis-je vraiment seule ? Ils sont là, les insectes que je vois et ceux qui me sont invisibles, ceux que j’entends, les grenouilles, les lézards. Et puis les bruyères, peut-être qu’elles me perçoivent. Quoi qu’il en soit, mon équipage est là, discret mais présent.

18:00. Mes fessiers endoloris se posent sur la chaise d’un pub. Défiant la traditionnelle bière, je m’en remets à une limonade que je siffle en un claquement de doigts. Me pensant à une dizaine de kilomètres du point d’arrivée, je découvre le pot-aux-roses, éberluée : une erreur sur l’emplacement de l’auberge m’a amenée à pédaler au-delà dudit lieu. Vingt bornes. C’est long, c’est court. Un défi notable quand le corps n’y est plus, édulcoré par le privilège d’un nouveau point de vue sur les marécages.

Fanée par les 129 km du jour, je profite des derniers rayons de lumière pour me rassasier au grand air, étonnée de voir mes congénères dedans. Rapidement tout s’éclaire : un régiment de midges – ces moustiques gringalets mais pas moins voraces – quadrille la zone. Je rentre sans attendre.

Demain, direction Wesport, à 65 km au nord, afin de prendre le train pour Dublin, plein est et longer la côte vers le sud.


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