Co. Galway, Loughrea.
En route pour le retour dans l’ouest du territoire. Le train de Newbridge m’emmène à Athenry. Je débarque sous la pluie et poursuis ma route vers Loughrea, à 20 km au sud de la gare.
Sur place, je m’immisce dans les pubs, les restaurants et les épiceries, demandant aux commerçants si Mark Boyle est un nom qui leur évoque quelqu’un. La mine perplexe, ils m’informent avec un mouvement de tête que ce type est inconnu ici. 17h30 approchant, je commence à chercher une place pour la tente. M’éloignant du centre ville, je me dirige vers un lac. Celui-ci est bordé par une bande enherbée, puis rapidement la route. Je poursuis donc la mienne. Après une trentaine de minutes et une dizaine de maisons sans personne, sans réponses ou négatives, j’arrive dans une cour où une famille – Shirley, Michael, les parents et Killian et Mark, les frères jumeaux – descend tout juste de voiture. Comme à l’accoutumée, je demande si je peux squatter dans le jardin. Il pleut et il vente, Shirley me propose le garage. Je monte donc la tente à l’intérieur, la dalle en béton n’est pas des plus moelleuses mais elle a l’avantage d’être au sec. Puis les moments agréables s’enchaînent : une douche chaude, un repas, chaud aussi, un verre de vin et, cerise sur le gâteau, l’adresse de Mark Boyle, à quelques kilomètres d’ici ! Shirley et Michael me donnent aussi le contact de Marika, une des dernières artisane chaumière d’Irlande habitant dans les environs. Demain, je m’en vais à la rencontre de ces personnages. Je m’endors à Kilnadeema West, réjouie par ces perspectives.
Finalement, Marika connaissant Mark, elle vient me chercher avec son fourgon, on y charge le vélo et on file chez l’écrivain. Grand luxe. Le quart d’heure de route nous laisse le temps d’échanger quelques mots. Je lui propose de la rejoindre sur son chantier pour une journée ou deux. Affaire à suivre.
Pour le moment me voilà sur le lieu où vit Mark Boyle : The Happy Pig. Ici, un bâtiment en bois et enduits terre composé d’une grande pièce avec un poêle, des canapés, des jeux et des bouquins, une cuisine et une chambre avec plusieurs couchages. S’il n’y a personne, qu’importe, il est possible de dormir une nuit au chaud.

Ce bâtiment abrite aussi une réserve de bois pour le poêle et un jardin garni à foison de choux de toutes sortes, de blettes, de pommes de terre et de jeunes arbres fruitiers. Et un peu plus loin derrière, camouflée dans les feuilles des hêtres, la cabane où vit Mark Boyle. Accaparé par ses occupations, ce chic type me laisse le champ libre pour profiter de l’espace. Demain, il aura du temps pour discuter. J’en profite pour feuilleter quelques pages du livre de Ben Law, The Woodland House (2005) et un autre de Lloyd Khan, Small Homes: The Right Size (2017), si ma mémoire ne me fait pas défaut.

Je poursuis ma route vers la masure de Marika et Makki. J’annule le ferry qui devait me ramener en France le surlendemain. J’étais partie pour m’en aller mais parti comme c’est parti, je suis finalement partie pour rester.
Chaumer avec Marika, un contrepoids de qualité face aux épisodes de pluie incessante. Les bâches ne sont jamais loin pour couvrir les parties découvertes et les bottes de chaume dès que les averses se manifestent. Pour ce chantier, nous avons utilisé du roseau, plus pérenne que la paille (35 contre 15 ans). Les bottes, d’environ 20 centimètres de diamètre, sont posées sur les liteaux et maintenues par une tige en acier vissée au liteau à l’aide de fils de fer. Marika utilise aussi des « longerons », des aiguilles taillées et pliées fabriquées avec du noisetier. Les ficelles liant la botte sont ensuite coupées et les brins répartis de manière homogène le long de la tige d’acier. Puis, avec un genre de platoir à trous borgnes, les brins sont étalés et remontés progressivement pour former un plan ou une courbe selon la forme du toit. Lors de cette opération, une des complexités est de trouver le geste juste pour s’affranchir des bosses et des creux.
Et d’où viennent-ils ces roseaux ? Hélas pas d’Irlande. Ni même d’Europe, mais de Turquie, où l’agriculture traditionnelle subsiste dans certaines contrées. Ainsi, la tige du roseau est pourvue d’une résistance mécanique nécessaire pour son emploi en couverture. De plus, le chaume (de paille ou de roseau) est issu de cultures de variétés spécifiques et la coupe est différente des variétés moissonnées pour le bétail ; les brins sont plus longs.

Nous étions sur le toit de l’auberge de Rathbaun Farm, une ferme touristique qui perpétue les traditions irlandaises. Je me suis fondue dans le décor. A l’instar de l’odeur des scones -petits pains briochés- cuits avec de la tourbe séchée (turf), sortant de la cheminée. Les cuisinières en concoctaient chaque jour pour les vacanciers ; courtoises, elles nous en mettaient de côté, accompagnés de crème fouettée et de confiture de rhubarbe au gingembre.
Partie pour quelques jours aux côtés de Marika, je l’ai finalement suivie pendant trois semaines.
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