De Rosslare à Loophead

7 jours, 695 km.

Rosslare Europort. Le soleil fièrement posé sur un ciel bleu d’été me remplit de joie ; comme quoi, il brille aussi ici. Après 18 heures passées sur les flots à réfléchir quelque peu à un itinéraire, j’enfourche gaiement ma monture depuis Rosslare Europort, dans le conté de Waterford. Direction le Kerry, au sud ouest de l’île : des routes plutôt plates bordées d’églantiers et de genévriers, des fringales et des coups de pédales.

Dès le deuxième jour, l’astre solaire s’est incliné sous les cordes de perles luisantes. La grimace s’immisce sur mon minois désabusé. Je poursuis ma route en longeant la rivière Blackwater, réputée pour les saumons qu’elle abritait jadis. Et oui, malheureusement l’Irlande n’échappe pas à l’agriculture conventionnelle ; les cours d’eau et les sols en payent les frais.

Après 286 km depuis Rosslare, me voici dans le Kerry. Je plante la tente au milieu des sommets verdoyants peuplés de moutons. Respirer. S’abandonner aux rêves. De monts en merveilles, je rejoins le parc national de Killarney (premier parc naturel en Irlande, fondé en 1932) au cœur duquel, abrités par les chênes sessiles et les houx, cohabitent la dernière harde de cerfs élaphes du pays, les pinsons, les martins-pêcheurs et les faucons. À la sortie du parc, un autre monde se dévoile : hôtels à la pelle, restaurants et moteurs vrombissants composent l’ambiance. Je quitte Killarney en suivant la Ring of Kerry. Hélas, cette route est empruntée par une ribambelle de voitures. Je ne la mentionne plus mais la pluie m’accompagne sans interruption. La fourbe s’est abstenue le premier jour pour m’embobiner sur un possible temps débonnaire. Elle ruisselle sur mes habits imperméables mais corrode peu à peu mon moral. Un fichu temps d’automne en plein été. Qu’est-ce que je suis venue chercher là ? Envie d’avancer et en même temps envie d’un café.

« Le voyage, ce bris perpétuel de toutes les habitudes, cette secousse sans cesse donnée à tous les préjugés. Mais je travaillais à n’avoir nul préjugé et peu d’habitudes. J’appréciais la profondeur délicieuse des lits, mais aussi le contact et l’odeur de la terre nue, les inégalités de chaque segment de la circonférence du monde. » Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Je quitte la boucle assourdissante et m’en remets à l’Eurovélo 1 jusqu’à Waterville. Je m’en éloigne ensuite pour traverser la péninsule de l’Iveragh, bordée de rivières et d’imposants rochers sombres et humides sur lesquels subsistent l’herbe, la mousse et les ajoncs. Gagnant Killorglin, je chemine de nouveau sur la côte Atlantique. Une appendice de terre, nommée Inch, pointe son nez dans la baie de Dingle. Le vent souffle. Une éclaircie me pousse à me baigner. Je ne sais quel élément entre l’eau et l’air est le plus frais, mais je me remets en selle revigorée.

km 511. Cap vers Dingle. Jusqu’à Listowel, des âmes salutaires m’offrent la douche, le couvert et le jardin pour la nuit. Je traverse les villes sans vraiment m’attarder, seulement parfois dans les cafés pour sécher un peu et recharger mes batteries ; bien que jusqu’à maintenant j’utilise un panneau solaire qui parvient tout de même à remplir ma batterie externe.

Le septième jour me trempe jusqu’à la moelle. 30 km pour prendre le ferry à Tarbert et rejoindre Killimer, dans le comté Clare. Qui sont ces gens confortablement vêtus d’habits secs qui sortent de leur voiture prendre un selfie en mer ? Deux mondes.

Je trouve du réconfort à Kilrush où je passe quelques heures au restau à déguster un fish and chips et un cheesecake et boire du thé partagé avec trois vieux hommes du village.

Une dernière tasse de thé et je m’en vais toutes voiles dehors. Encore quelques coups de pédales pour atteindre la pointe de la péninsule, Loophead. Ô joie, le ciel est dégagé. Les vagues viennent frapper les rochers en contrebas, terrain de jeu des goélands et des cormorans. Quelques fleurs, des blanches et des violettes dont je ne connais le nom, et de la mousse jonchent la surface rocailleuse et les abords du phare. Je pose la tente et savoure le plaisir du soir : ripailler dehors en regardant l’océan, bercée par la mélopée des vagues.


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