Plein vent sur la côte ouest

2 jours de plus, 885 km depuis Rosslare.

Une heure du matin. La quiétude de Loophead s’est envolée avec les goélands. Des bourrasques endiablées déferlent sur la tente. Comme deux ronds de flancs, tentant de retenir la toile pour alléger les arceaux, je réunis mes pensées. Zéphyr en a-t-il encore sous la pédale ? Et si la tente décroche ? Ou la toile se déchire ? Comment ai-je pu avoir l’idée de passer la nuit ici, à trois mètres de l’océan, plus près de lui encore que le phare, sans brise-vent avant l’Amérique, à plus de 4 000 km ? Qu’importe, je suis là.

1:15. Le tumulte persiste. Je rassemble mes sacoches dans la tente pour retenir la toile et sors en hâte me saisir de la partie imperméable, la glisse sous mon pardessus, décroche la moustiquaire des arceaux et plie ces derniers sans attendre. Je récupère mon carrosse et remonte la tente une centaine de mètres plus loin, derrière le mur bordant le phare. Le souffle est encore présent mais atténué. De mon côté exténuée, je retombe aisément dans les bras de Morphée.

4:00. Les rafales reprennent de plus belle, les malignes ont trouvé un nouvel angle d’attaque. Que cette nuit interminable s’achève. Les paupières lourdes, j’enfile mes habits mouillés et mes godillots détrempés. Brise humide au front, je me mets en route vers Kilkee, située à une trentaine de bornes. Un début de journée des plus prometteurs.

Le corps subit, le moral en pâtit. Malgré tout, le ciel chargé de nuées laisse filer des bribes de lumière. Frappés par les vagues, les rochers obscurs ont revêtu leur manteau doré. Les embruns, projetés sur le rivage, s’évanouissent sur les quelques herbes qui subsistent tandis que les abîmes exaltent leur complainte d’outre-tombe. Fragilité et puissante immensité.

Chassée par saccades du chemin côtier, j’arrive à Kilkee bien avant l’ouverture des cafés. Déconfite, je poursuis mon chemin, baladée comme une feuille morte de part et d’autre de la route. Après 30 km encore, je me réfugie dans un café à Miltown Malbay. Les glaces derrière la vitrine me rappellent que nous sommes en été. Un grand café ravive mes entrailles. Je me réjouis d’être à l’abri. Quelques minutes plus tard, un type trempé apparaît dans l’entrée. C’est Martin du ferry. À vélo lui aussi, il a longé la côte de Galway vers le sud et reconnu ma monture devant le café. Joyeux réconfort. Après un allongé Martin reprend la route. Moi je peine à m’arracher de cet espace confortable. Un dernier café et j’y vais. L’objectif : atteindre les falaises de Moher, à 30 km d’ici. Les derniers pour aujourd’hui. Le parcours est ardu, les côtes s’enchaînent et le brouillard s’ajoute au tableau. Point positif, les voitures sont rares. Enfin jusqu’à parvenir aux falaises : le parking est saturé et les bus s’accumulent, abritant des touristes aux pieds secs.

À travers la brume, les falaises. Le massif rocailleux, rude et abrupt s’avance avec aplomb dans l’océan qui peu à peu le grignote. Pourtant, les vagues s’écrasant avec hargne sur le roc semblent avoir autant d’impact que quelques fourmis aux pieds d’un éléphant. Force du temps, inlassable répétition des mouvements.

Je me remets en selle, à la recherche d’un lieu paisible pour poser la tente. La quête semble délicate : chaque construction est un hôtel ou B&B. Je poursuis sur l’Eurovélo 1 qui me rapproche de l’océan. Pourquoi cette voie plein vent me direz-vous ? Je garde confiance, des habitats hospitaliers existent certainement dans ces contrées. Pour le moment, un paysage de pierres arrondies demeure, entre océan et monts.

Après des coups de pédale donnés sans conviction, j’aperçois enfin des habitations. Une dame me propose ses champs en contre-bas, séparés de l’Atlantique par des murets de pierres empilées. À première vue, l’idée me sied : abritée au coin de deux murs, qu’aurais-je à craindre du vent ? Des pierres rondes et massives jonchent le champ que je dois traverser pour gagner celui où les vaches ne sont pas. Un plaisir à vélo. Le verre déjà peu plein devient tout vide quand ces mêmes pierres se profilent sur le terrain où mettre la tente. Je la monte malgré tout dans un coin plutôt abrité. Rire ou pleurer ? J’espérais une douche et des rencontres et je me retrouve dans un champ de cailloux et de bouses. Et déjà quelques bourrasques s’engouffrent dans la toile. Je replie la tente ; respire, tu vas trouver mieux.

20:30. Les maisons voisines sont inhospitalières ou closes. Un bout de gazon en retrait, entre deux arbustes, me réconforte. Je plante la tente et m’installe. Et puis non, le vent persiste. Je dépique. Respire.

Dépitée, je frappe à la porte d’une masure éclairée. Les habitants m’envoient vers une voisine qui propose un B&B. Dernier recours. Après tout, même si j’y laisse un bras, je n’ai plus la tête à réfléchir à d’autres plans.


Posted

in

by

Tags:

Comments

Laisser un commentaire